Remarques sur la physique et la naturalisation de la phénoménologie
Michel Bitbol,
IHPST / CNRS UMR 8590, 13, rue du Four, 75006 Paris
Tout dabord, permettez-moi de vous remercier pour votre invitation à intervenir dans ce groupe de travail déjà si bien constitué et si remarquablement productif, que vous avez constitué sur le thème de la naturalisation de la phénoménologie. Cela a été pour moi une occasion bienvenue de réfléchir sur louvrage collectif riche didées nouvelles et plein de promesses de développements que vous avez consacré à ce thème. Je dois dire quun premier contact avec la famille de pensée que vous rassemblez sétait déjà produit il y a trois ou quatre ans à travers la lecture sélective des travaux de Francisco Varela sur la neuro-phénoménologie, et que la confluence de ce concept avec mes tendances néo-wittgensteiniennes antérieures a engendré la clé de voûte de mon livre "Physique et philosophie de lesprit". Engager la discussion avec vous, cela signifie donc avoir la chance de revenir à la source intellectuelle qui a nourri mon travail de recherche ces dernières années, et, mieux encore, essayer dy contribuer un peu à mon tour.
Comme je lai indiqué à Jean-Michel Roy, mon intervention ne prendra pas la forme dun exposé construit, avec un plan, une argumentation suivie, et une thèse à défendre. Dans ce domaine de la naturalisation de la phénoménologie, jai beaucoup à apprendre et pas grand chose à apporter. Tout ce que je peux faire est de vous communiquer quelques remarques suscitées par la lecture de "Naturalizing phenomenology", de dresser quelques parallèles (ou quelques critiques danalogies hâtives) avec le domaine de la philosophie de la physique, et éventuellement de vous poser des questions sur des points qui me sont restés obscurs. La forme des remarques conviendra bien à lesprit wittgensteinien de ce que jai à dire; les parallèles avec la physique permettront desquisser quelques articulations communes aux diverses régions de la connaissance; et les éléments interrogatifs viendront rappeler le caractère massivement aporétique du "problème difficile" de la philosophie de lesprit: celui de lorigine de la conscience primaire.
Le premier ensemble de remarques portera sur ce quon entend exactement par naturalisation. Il visera à remettre en avant les difficultés et la teneur prima facie paradoxale dune entreprise de naturalisation de la phénoménologie. Comme le rappelle Juan-José Botero, lattitude naturelle est pour Husserl faite dactes préréflexifs entièrement absorbés par leur objet, mais ignorants du sens (sinne), de laspect, de la présentation, ou plus largement dun contexte vécu. Lattitude naturelle suppose loubli ou la transparence de la présentation au profit dune saisie exclusive de ce qui est présenté. À partir de là, lentreprise de naturalisation semble impliquer la systématisation dun tel oubli. Car elle consiste à première vue en une tentative de récupérer de force ce qui a été oublié, dans le réseau des objets dont la visée a pourtant été permise par cet oubli. Mais si elle sen tient là, elle est par construction vouée à léchec. Cette contradiction potentielle a été développée par Husserl à propos du cas particulier des sciences de la nature. Selon lui, la science Galiléenne a eu comme acte fondateur le bannissement des qualités sensibles et plus largement des vécus effectifs, leur confinement dans un domaine purement subjectif. Seul un tel bannissement permettait de faire place nette, par contraste, pour un monde de formes objectives, aptes à établir des réseaux stables de relations entre la variété des présentations possibles. Il paraît alors absurde de vouloir rendre raison des vécus par de telles formes, puisque ces formes résultent justement de lextrusion des vécus. Absurde, mais tentant. Si tentant que cela na pas cessé dêtre fait dans le cadre de la version standard, réductionniste, du programme de naturalisation.
Pour faire ressortir à présent les obstacles auxquels se heurtent sans toujours sen apercevoir les partisans dune variété réductionniste de naturalisation, le mieux que lon puisse faire est de sattaquer demblée à lanalogie physique la plus couramment utilisée par eux. De même, disent-ils souvent, que la chaleur a été réduite, dans la théorie cinétique des gaz de Maxwell, à lénergie cinétique moyenne des molécules, rien nempêche dadmettre que conscience phénoménale soit réductible à un certain mode dactivité neurologique. Il est certes difficile psychologiquement daccepter la réduction de lexpérientiel à du neuronal, parce que lexpérience et lactivité neurologique apparaissent relever de deux catégories de déterminations strictement disjointes; mais il était aussi difficile au dix-neuvième siècle, et pour la même raison, dadmettre la réduction dune détermination thermique à une détermination mécanique. Toute lambiguité (et léchec latent) de cette comparaison porte sur la signification du mot "chaleur". Le mot "chaleur" désigne une qualité sensible, et même une qualité secondaire selon Locke; mais il désigne aussi une propriété thermodynamique des gaz, dont la définition opératoire dépend indirectement de la classe des techniques de mesure de la température. La question qui se pose est alors la suivante: quest-ce que la théorie cinétique des gaz est parvenue à réduire à lénergie cinétique moyenne des molécules: la qualité sensible chaleur ou la propriété thermodynamique chaleur? Il nest pas besoin dune très longue réflexion pour sapercevoir que la réduction permise par le paradigme mécaniste-atomiste de la théorie cinétique ne porte en aucune manière sur la qualité sensible, mais seulement sur la propriété thermodynamique. La propriété thermodynamique "chaleur", il ne faut pas loublier, a été difficilement mais soigneusement désolidarisée de la qualité sensible chaleur durant la préhistoire de la thermodynamique. Sa dissociation du fonds qualitatif originel constitue même le principal acte de franchissement de lobstacle épistémologique selon Bachelard, et elle résume en tout état de cause une étape primitive mais cruciale de la procédure dobjectivation. La différence entre cet exemple, souvent invoqué comme modèle dénoncé réductif, et les tentatives dénoncés réductifs en philosophie de lesprit, nen devient que plus frappante. En thermodynamique et en théorie cinétique des gaz, lénoncé réductif ne concerne que des propriétés objectivées; il reconduit une propriété objectivée macroscopique à une propriété objectivée microscopique. Or, ces propriétés ont été objectivées en étant rendues complètement invariantes par rapport à la manière dont il en est pris connaissance, et donc en perdant toute dépendance à légard du fait que quelquun est ou nest pas en situation den prendre connaissance. En philosophie de lesprit, en revanche, ce que certains cherchent à réduire à une propriété objectivée nest autre que lexpérience qualitative vécue par quelquun qui se trouve en situation de lavoir. Il sagit là dune entreprise de réduction complètement neuve dans son principe, et qui (contrairement à ce que lanalogie superficielle avec lidentité chaleur - agitation moléculaire tend à faire croire) na absolument aucun équivalent en physique classique. Labîme catégorial qui sépare lexpérientiel du neuronal ne se limite pas à une scission interne au domaine des déterminations objectivées; il sépare ce domaine tout entier dun autre domaine quon pourrait qualifier de champ dimmanence ou dincarnation.
Une difficulté est de comprendre pourquoi ce genre de réduction inouïe, et assez manifestement auto-contradictoire parce que visant à faire arraisonner le résidu vécu de lobjectivation par son produit objectivé, reste néanmoins si captivant. Husserl expose avec perplexité dans la Krisis la motivation vraisemblable dune telle entreprise: cest que "le monde mathématique des idéalités, qui est une substruction, (en vient à être) pris pour le seul monde réel". Sil est pris pour le seul monde réel, cest quon sest laissé un peu trop fasciner par la généralité des invariants obtenus par substruction mathématique: on a agi et discouru comme si un invariant trans-présentationnel était obligatoirement le reflet dune réalité indépendante des présentations. Or, cette façon de voir repose à la réflexion sur une faute de logique élémentaire: lextraction dinvariants vis-à-vis des présentations expérimentales est bien une condition nécessaire de laccès à une hypothétique réalité indépendante pré-structurée, mais elle nen constitue pas pour autant une condition suffisante. Il se peut fort bien que linvariance révèle non pas les lignes directrices dune réalité extérieure pré-déterminée, mais seulement la stabilité dun résidu abstrait de cognition sous une large gamme de variations de la relation cognitive. Après avoir cru atteindre une réalité ultime à laquelle tout, y compris sa propre représentation, devait être reconduit, nous voici revenus au point de départ: lexpérience, ses variations, et les plus petits dénominateurs communs quon parvient à isoler de ces variations.
À quelle condition pourrait-on donc faire sortir complètement lentreprise naturalisante de sa tentation réductionniste? Selon ce qui vient dêtre dit, à condition de faire le deuil dun réalisme scientifique tombant souvent sans précaution dans le réalisme métaphysique, et rigidifiant au-delà du raisonnable le réalisme spontané de lattitude naturelle. Après tout, comme on peut le lire dans la riche introduction de "Naturalizing phenomenology" le naturalisme philosophique ne fait que prolonger le sens commun en dogmatisant lattitude naturelle. Une hypothèse plausible est alors que le naturalisme deviendrait plus adaptable, et moins exclusivement attaché à un réductionnisme enraciné dans la croyance à la réalité intrinsèque des entités de la physique mathématique, sil retrouvait la souplesse originelle de ce quArthur Fine a appelé (non sans connotations husserliennes) la Natural Ontological Attitude, en-deçà de ses durcissements philosophiques. Cette flexibilité retrouvée permettrait au moins déviter des dérives presque caricaturales, comme les conceptions externalistes qui font appel circulairement, pour définir lintentionnalité ou les qualia, à des relations causales extérieures avec les objets mêmes qui sont visés ou sentis. Ainsi que le rappelle non sans humour Ronald MacIntyre (p. 439) à propos des thèses de Fred Dretske, "on ne naturalise pas lesprit en naturalisant les objets que lesprit représente". Cest pourtant seulement dun tel succès dans la naturalisation des objets représentés que certains se prévalent lorsquils prétendent avoir naturalisé lesprit sur un mode réductionniste.
Mettant à profit cette ouverture et cette adaptabilité retrouvée de lattitude naturelle par-delà ses dogmatisations, quelques auteurs ont proposé une autre stratégie, qui évite le réductionnisme sans renoncer à la naturalisation, au prix dune grande libéralité ontologique. Ma seconde remarque portera donc sur cette idée de naturalisation de la phénoménologie par élargissement du concept de nature. Une idée à coup sûr très intéressante, mais sans doute encore insuffisamment audacieuse, et surtout ne prenant pas complètement la mesure de la spécificité de lexpérience par rapport à ce dont il y a expérience. Le but est ici détendre le périmètre définitionnel de la nature jusquà lui permettre dintégrer des objets et propriétés mentales, des objets formels, des essences selon lacception Husserlienne, etc. Dans un esprit néo-aristotélicien, et avec une profusion toute meinongienne, David Woodruff Smith nous propose ainsi un inventaire amplifié de catégories. Celles-ci sont dabord classifiées, à bon droit, en formelles et matérielles. Parmi les catégories formelles on trouve, à côté de celles de substance, de qualité, ou de relation, celles dintentionnalité, dexpérience et de contenu; et parmi les catégories matérielles, à côté de celles de corps matériel, dévénement, de position, danimal etc., celles desprit, dactivité mentale, de perception, de pensée, démotion, de volition. Cette façon de naturaliser lesprit reprend le meilleur de la tradition dualiste qui, du dualisme des substances de Descartes au dualisme des propriétés de Chalmers, est bien une branche du programme de naturalisation, si du moins on ne le limite pas, sur un mode réductionniste, à ramener les propriétés mentales à des propriétés corporelles relevant en fin de parcours de la physique. Lextension du périmètre des catégories semble par ailleurs relever du pur bon sens si lon suit à la lettre linterprétation linguistique des catégories, telle que la popularisée Emile Benvéniste. Si lon admet que les catégories de lêtre dAristote sont dabord des catégories de langue, au nom de quoi refuserait-on den étendre le cercle à des articulations négligées de la langue, comme celles que prend en charge le vocabulaire mentaliste? Mais à la réflexion, cette stratégie apparaît faire bon marché de plusieurs difficultés de fond. Une première difficulté est que les catégories formelles supplémentaires invoquées sont elles-mêmes susceptibles de tomber sous les catégories formelles originales; ainsi une expérience peut être prise comme sujet dune proposition et donc jouer formellement le rôle de substance; de plus, une qualité, sous laspect par exemple dun contenu, peut en être prédiquée. Lautonomie fonctionnelle, dans la langue, des nouvelles catégories formelles par rapport aux anciennes nest donc pas assurée. Il est vrai quon peut justifier leur maintien dans la liste par le fait que certaines catégories matérielles qui sont bel et bien autonomes dans le langage courant, comme celles desprit et de volition, tombent spécifiquement sous les catégories formelles dintention et dexpérience. Il est vrai aussi quon peut insister sur la spécificité, y compris grammatical en un sens élargi wittgensteinien, du statut dune expérience par rapport à la plupart des autres entités pouvant intervenir comme sujet dune proposition. Mais lune et lautre de ces stratégies de défense de lélargissement du concept de nature et du champ des catégories ont pour inconvénient de rester discrètes sur la raison des deux spécificités invoquées, et de favoriser ainsi lignorance dune différence de statut qui va bien au-delà de la simple particularité. Pourquoi au juste les catégories formelles dintention et dexpérience ne concernent-elles que certaines catégories matérielles, et en quoi une expérience opérant comme substantif se distingue-t-elle, y compris "grammaticalement", de bien des entités catégorisées comme substances? La réponse à ces questions nest pas très difficile à formuler à laide du vocabulaire célèbre de Thomas Nagel. Si seules certaines catégories matérielles sont reconnues relever des catégories formelles dintention ou dexpérience, cest que seules des entités dun certain type participent de fait, dans une sphère culturelle donnée, du jeu des permutations intersubjectives entre situations. Seules certaines entités appartiennent au cercle de celles qui peuvent se voir attribuer à bon droit non seulement un être mais un "ce que cest dêtre elles". Mais sil en va ainsi, alors on ne peut pas se contenter de dire que ces entités relèvent dun secteur spécifique des catégories de lêtre; les termes qui les désignent sarticulent à un domaine radicalement différent qui nest plus, ou plus seulement, celui de lêtre simpliciter mais, disons, celui de lincarnation. On pourrait répondre dans la même direction mais de façon encore plus radicale à la question de la mise à part de lexpérience parmi tous les termes pouvant opérer comme substantif dans une proposition. Lexpérience nest pas quelque chose qui est; elle est quelque chose que lon est ou que lon pourrait être. Lexpérience nest pas une entité spécifique; elle désigne "ce que cest dêtre" sur le mode du Leib une entité par ailleurs visée sur le mode du Körper, et choisie dans lensemble de celles qui sont suceptibles de participer au jeu des permutations pronominales de la conversation, ou au moins aux procédures étendues de la permutation empathique.
Ces réflexions aboutissent à une troisième remarque qui va mamener à critiquer de front celles des analyses husserliennes qui rendent presque inévitable la stratégie délargissement de lontologie à des éléments mentalistes. Pour un phénoménologue orthodoxe, tout dabord, lexpérience, la noèse, le flux du vécu, ne sidentifient pas à un quelconque élément-objet dune nature même élargie; Ils désignent le fait dhabiter ou de participer à un processus dont certains moments, structurés par des visées intentionnelles, se trouvent par là constitués en objets naturels. La phénoménologie, écrit Maria Villela-Petit (p. 523), "se présente elle-même comme la science des évidences originaires pré-scientifiques qui sous-tend toutes les objectivations dordre supérieur de la science". On trouve également (Ideen §51, cit p. 38) de nombreux textes de Husserl, que vous connaissez, dans lesquels il est affirmé que le champ de la pure conscience nest pas une composante de la nature pour la bonne raison que la nature nest possible quen tant quunité intentionnelle enracinée dans des connexions immanentes propres à cette pure conscience. Mais Husserl évoque aussi, à côté des intuitions transcendante et eidétique, une intuition immanente par le biais de laquelle le phénoménologue est mis en mesure de fournir une description des pures expériences vécues. Le champ tracé par lintuition immanente serait même le plus spécifique de la phénoménologie, et le plus neuf dans lhistoire de la pensée. Malheureusement, ce concept dintuition immanente nest pas dénué de difficultés voire de contradictions. Dune part, il revendique une spécificité majeure par rapport à lintuition transcendante, puisque son objet, contrairement à lobjet transcendant, ne se donne pas par esquisses mais plutôt dans sa totalité, comme il est en lui-même. Lintuition immanente est le domaine de la certitude absolue; et la couche quelle explore est ce à partir de quoi toutes les autres sont constituées. Dautre part, cependant, le terme même dintuition implique une séparation, une dualité; le verbe latin intuire signifie regarder; le regard risque dêtre celui que porte un sujet, aussi abstrait et transcendantal soit-il, sur un objet. Cela continue à valoir quelles que soient les précautions prises par Husserl lorsquil écrit (Phénoménologie de la conscience intime du temps §39) que le flux de conscience sauto-apparaît, et quil ne requiert pas un second flux dapparaître du premier. Car lauto-apparaître est encore un apparaître plutôt quune immersion ou une identification. Si lon admet ces connotations du concept dintuition, mal compensées par linvocation dun type inédit dauto-apparaître, il devient pour ainsi dire évident que, sous le regard de lintuition immanente, a été défini un domaine original dobjets apte à participer à déventuels projets dextension du concept de nature, et damplification de lontologie. Mais on nest pas forcé de les admettre. On a même de très sérieuses raisons de les mettre en question. La dualité impliquée par lacte dintuition ne suffit certes pas à établir une transcendance (qui supposerait léternel inachèvement dune tâche dexploration des exquisses, profils et aspects des objets), mais elle est déjà un pas vers elle. Dire quon a accès à des vécus immanents tels quils ont en eux-mêmes, et qui excluent par là le doute, nest guère plus quun acte de foi si la procédure même dune intuition implique une séparation à légard de ce qui tombe sous lappréhension intuitive. La seule "garantie" absolue ne pourrait accompagner quune authentique co-implication immanente, affranchie de lultime résidu de dualité que comporte lintuition. Simplement, dans ce cas, il ne serait même plus question dune garantie, parce quune garantie est encore distincte de ce qui est à garantir; il ne sagirait de rien dautre que dune impossibilité de faire autrement que daccréditer un vécu, parce quon est ce vécu, parce quon lhabite et quon en est habité, et parce que laccréditation est partie intégrante du vécu. Cest me semble-t-il ce que signifiait Wittgenstein lorsquil excluait quon puisse invoquer une expérience privée pour justifier ou garantir ce que nous en disons. Il ny a rien selon lui à placer sous le regard dune intuition, fût-elle immanente, rien que lon puisse à partir de là décrire secondairement. Il y a une totalité inanalysable, tout à la fois expérientielle et expressive, pouvant aboutir à des auto-attributions verbales détats quil est grammaticalement incorrect de mettre en doute. Mais pourquoi au fait est-il incorrect de mettre en doute ces auto-attributions détats? Si cela est incorrect, ce nest ni parce quelles jouissent dune quelconque garantie épistémique, ni, comme lacception faible, conventionnaliste, de la grammaire pourrait le faire croire, parce quil nest socialement pas de bon ton de les mettre en doute; cest parce quelles sont inséparables, dans limmanence authentique dune forme de vie, de ces états eux-mêmes. La mauvaise foi est il est vrai envisageable, mais la bonne foi vis-à-vis de ce que lon éprouve, ou plutôt de ce que lon est-éprouvant, reste la norme par rapport à laquelle tout le reste ne constitue quun écart. Une telle norme, redisons-le, ne doit rien à larbitraire, mais à linséparabilité, à limmanence au sens le plus plein et le plus fort, de lexpérience vécue et de ses expressions, si ce nest toujours verbales, au moins comportementales et physiologiques. Ici, pas dintuition immanente, mais une coulée tout uniment expérientielle, corporelle et verbale dans limmanence. Pas le moindre espace où insérer un supplément dontologie. Pas doccasion pour un élargissement du concept de nature. Mais pas davantage dacceptation dune stratégie behavioriste ou éliminativiste qui conduirait, par étapes plus ou moins contournées, à nier quil y ait une expérience vécue, des qualia, des volitions etc. Le mot dordre de Wittgenstein, à propos des vécus et des qualia, est que "ce nest pas quelque chose, mais pas non plus un rien!" (IP§304). Ce nest pas quelque chose, en ce sens que ce nest aucun objet ou propriété que lon pourrait ranger dans un catalogue ontologique; et ce nest pas non plus un rien parce que cest ce à partir de quoi, ou ce dans le milieu duquel, intuitions, visées, comportements et discours se développent.
Wittgenstein prolonge ces notations par une réflexion sur le bien-fondé du terme "description" utilisé à propos des sensations, impressions, et vécus. Sur ce point, je vous renvoie au chapitre 4 du Mythe de lintériorité de Jacques Bouveresse. Ici comme ailleurs, lanalyse wittgensteinienne nest pas à lemporte-pièce; elle ménage des nuances et surtout un respect pour les usages. En droit, le verbe "décrire" ne convient pas à ce que je fais quand je rapporte un vécu. Car le décrire supposerait que je le perçoive dune certaine manière et que je donne un compte-rendu aussi fidèle que possible de ce que jai perçu. Or, quand je prétends décrire un vécu, ce que je fais nest pas rendre compte de quelque chose que je vois, mais simplement exprimer ce que je suis. Le verbe exprimer est ici plus approprié que le verbe décrire, parce quil rattache le rapport sur un vécu à des modes expressifs aussi élémentaires que le cri ou le sursaut; parce que la traduction verbalisée dun vécu a la même qualité dadhésion à ce vécu que le cri (de douleur) ou le sursaut (de surprise). La seule chose qui différencie lexpression verbale articulée de lexpression simplement vocale ou musculaire est quelle est le produit dune procédure intersubjective daffinement et de différenciation par établissement de contraintes mutuelles entre des critères spécifiques comportementaux-physiologiques en troisième personne, et le type précis dexpérience que lon cherche à exprimer en première personne. Cest de cette manière que Wittgenstein peut à la fois rattacher la structure du vocabulaire expressif de lexpérience en première personne à celle des comportements objectivés, et nadhérer en rien au behaviorisme, contrairement à ce qui lui a souvent été reproché. Pour autant, Wittgenstein nexclut pas complètement lutilisation du verbe "décrire" dans un contexte phénoménologique; après tout, doit-il reconnaître, le langage courant ne se fait pas faute dy recourir sans que cela soulève de problème apparent. Ce quil faut éviter, cest de tomber dans le piège consistant à se prévaloir dune analogie verbale pour étayer une assimilation hâtive. La description phénoménologique nest pas la même chose que la description des configurations dobjets; tout ce que les deux partagent est un air de famille, assez vague du reste. Cet air de famille commun leur vient sans doute dun élément disomorphisme entre le produit discursif dune authentique objectivation, et lexpression de la subjectivité lorsquelle est encadrée par des critères discriminants intersubjectifs.
Je conclus ce point en signalant que cest précisément en raison de ce que je tiens pour linaboutissement du concept dintuition immanente, face à la radicalité que supposerait une authentique prise en charge de limmanence, que jai tendance à prendre des distances par rapport à Husserl et à me déclarer wittgensteinien. Bien entendu, faire cela ne signifie en rien faire limpasse sur la phénoménologie, et encore moins adhérer à des conceptions behavioristes ou éliminativistes; cela implique plutôt une reconnaissance encore plus aiguë que celle de Husserl de la singularité du champ de la phénoménologie, et des précautions méthodologiques à prendre lorsquon cherche à en donner une traduction verbale. Le silence de la fin du Tractatus est la forme la plus extrême de cette précaution; mais il en existe dautres moins invalidantes, faites de finesse renouvelée dans la distinction entre conceptions sémantiques et pragmatiques de la langue, de perception toujours plus aiguë de la stratification des jeux de langage, de distinction claire entre description proprement dite et expression à forme superficiellement descriptive etc.
Reste-t-il donc une conception de la naturalisation de la phénoménologie qui résiste à cette critique successive du réductionnisme, des ontologies élargies, et de lextension du concept de nature? On pourrait en douter, tant la critique précédente durcit encore, sil en était besoin, certains aspects de lantinaturalisme de Husserl. Pourtant, à ma propre surprise, il y a bien une conception de la naturalisation de la phénoménologie qui non seulement nest pas atteinte par cette critique, mais qui lépouse et lamplifie. Cette conception, cest la neurophénoménologie au sens de Francisco Varela, fondée sur la clause de contrainte mutuelle de la description des objets naturels neurophysiologiques et de lexpérience vécue exprimée dans une forme descriptive. La raison pour laquelle cette conception nest pas atteinte par la critique précédente, cest quelle intègre demblée la dimension dincarnation de lexpérience; quelle tient cette expérience pour indissolublement liée à une situation en première personne; et quaucune ontologie supplémentaire dentités mentalistes traitées comme en troisième personne ny est par conséquent mobilisée ni supposée. La raison pour laquelle la neurophénoménologie épouse et amplifie par ailleurs la critique que je viens de faire, est quelle étend la prescription dinterconvertibilité entre des expressions dexpériences subjectives et des critères comportementaux objectifs, invoquée par Wittgenstein. Elle létend en une prescription dinterconvertibilité entre des expressions dexpériences subjectives stabilisées et raffinées à la suite dune maîtrise acquise de la réduction phénoménologique, et des critères neuro-physiologiques objectifs sans cesse améliorés. On pourrait dire quici, le jeu de langage est élargi du domaine de la vie courante, à celui dune forme de vie enrichie par la pratique de la recherche scientifique. Le jeu de langage de la neurophénoménologie cherche à sétendre par lintégration des pratiques scientifiques dans le système des interconvertibilités expressivo-descriptives, plutôt que de se laisser nier ou annexer par ces pratiques, comme cest le cas dans léliminativisme ou le réductionnisme. La particularité qui rend le jeu de langage neurophénoménologique apte à cette articulation sans annexion aux sciences, est quil déploie et maîtrise simultanément les usages indexicaux et désindexés de la langue, au lieu de sen tenir à ces derniers; quil repose sur un va-et-vient entre discours en première personne et descriptions impersonnelles, plutôt que sur une valorisation exclusive de ces dernières. Au lieu dun élargissement du concept de nature, cest à dire du domaine des objets dune science conçue sur le mode traditionnel, ce qui est ici préconisé pour la première fois avec un tel esprit de système, cest lélargissement du concept de science par-delà le projet de décrire le devenir réglé dun système dobjets. La science élargie au sens de la neurophénoménologie, cest une science de larticulation entre le subjectif et lobjectif via les règles communes de la coordination intersubjective. Ce nest plus une science dobjets cherchant à atteindre, dans son propre champ, la mise entre parenthèses provisoire ou définitive de ses conditions antécédentes de constitution dobjectivité.
Fort bien, penseront à ce stade certains partisans dun programme plus ambitieux de naturalisation de lesprit. Le problème avec la neurophénoménologie, remarqueront-il, est quelle ne remplit en rien la tâche qui est traditionnellement assignée au naturalisme en philosophie de lesprit. Voici deux énoncés concis de ces tâches, empruntés à lintroduction à quatre voix de "Naturalizing phenomenology".
1) "Linvestigation ne devrait pas seulement être descriptive mais aussi explicative et naturaliste dans le sens dun compte rendu de lexistence et de la nature des données phénoménologiques sur la base de niveaux inférieurs dexplication, et en particulier de modèles mathématiques du niveau neurobiologique dexplication" p. 43
2) "Le trait distinctif de la perspective naturaliste est (...) dessayer de transformer ces propriétés (mentales) en propriétés stricto sensu du corps" p. 45
Or, ni lune ni lautre de ces tâches nest même effleurée par la neurophénoménologie. La contrainte mutuelle par laquelle elle se définit a un statut prescriptif pour une pratique couplée de la stabilisation des contenus phénoménologiques et de lexploration fonctionnelle neurologique, plutôt quun statut descriptif, et moins encore explicatif. La neurophénoménologie se prémunit en outre demblée contre ces fameuses "linking propositions" qui semblent acceptées tacitement par limmense majorité des défenseurs dun programme standard de naturalisation de lesprit. Pour le neurophénoménologue, un isomorphisme entre processus objectif neuro-psychologique et présentation phénoménale ne signifie ni que la présentation phénoménale est identique au processus neuro-psychologique, ni que le processus neuro-psychologique "explique" de quelque manière la présentation phénoménale. Mais y-a-t-il vraiment lieu de chercher à "expliquer" le subjectif, voire lintersubjectif, par de lobjectif? Ne faudrait-il pas plutôt apprendre à voir quil ny a pas là un problème bien posé? La tâche pertinente nest-elle pas plutôt de clarifier larticulation mutuelle des domaines objectifs et des présentations en première personne? Une articulation qui, dans un sens, implique la constitution dobjectivité par recherche dinvariants entre présentations subjectives, et dans le sens opposé implique de faire correspondre à divers aspects du sujet et de ses présentations phénoménales, des coordonnées dans les espaces mêmes qui ont été utilisés pour les procédures dobjectivations. La réciprocité est ici totale, et la tentative de la remplacer par une dépendance hiérarchique, de type explicatif, descendant de la nature objectivée vers les présentations subjectives, relève de la distortion.
Ma quatrième remarque portera donc sur lexplication. La question de la nécessité dexpliquer le mental par le physique a été soulevée à plusieurs reprises ces dernières années, dans des contextes intellectuels parfois diamétralement opposés. On lit par exemple ceci, dans lintroduction de "Naturalizing phenomenology": "Il est probablement vrai que le problème de la conscience est particulièrement résistant, mais cela pourrait être une résistance que la science cognitive na pas à surmonter" (p. 14). Cette phrase est sans doute acceptable pour un dualiste, comme David Chalmers, qui pense que rien en principe, dans le type de description fournie par la science cognitive, ne permet dindiquer quun processus se déroule "in the dark", sans présentation consciente, ou avec la lumière de la présentation consciente; et que rien ne doit par conséquent lui être demandé à ce sujet. Le rapport entre processus cognitif et présentation consciente est selon Chalmers du ressort dune science plus large, englobant la description nomologique des propriétés expérientielles dont on suppose quelles doublent en fait, mais pourraient en droit ne pas doubler, les processus de traitement de linformation. La phrase sur labsence de devoir dexplication va par ailleurs de soi pour un éliminativiste, qui pense quil ny a rien à expliquer. Elle peut aussi être acceptée par un réductionniste qui nignore pas que les sciences avancent non seulement par élucidation de problèmes anciens mais également par reformulation si profonde des cadres paradigmatiques, que des problèmes qui semblaient antérieurement se poser ne se posent plus du tout. Enfin, dautres auteurs (V.G. Hardcastle), partisans dune version forte du programme de naturalisation, ont par ailleurs proposé de changer du tout au tout ce qui compte comme explication. Pour être convaincu que nous tenons une vraie explication de la conscience, il suffit selon eux de savoir percevoir les corrélations entre événements neurologiques et présentations phénoménales concomitantes comme des explications. En somme, la refonte de ce qui est recevable comme solution du "hard problem", voire la pure et simple dissolution du problème, sont presque partout à lordre du jour. La neurophénoménologie ne fait pas exception à cet égard. Ce que je voudrais cependant souligner est quil y a de bonnes et de mauvaises façons de décliner la demande dexplication, et quexcepté la neurophénoménologie, je nen voit guère que de mauvaises.
La mauvaise manière de décliner la demande dexplication est de nier tout ce que la science neurophysiologique, voire les sciences objectives en général, ont dû maintenir dans leur angle mort. Cest ce que font, chacun à sa manière, les éliminativistes et les réductionnistes intransigeants. Les premiers ne favorisent le progrès des investigations du corrélat objectif des processus mentaux quau prix dun renvoi des fonctions expressives et indexicales de la langue dans la préhistoire de la "folk psychology" ou de l"egocentrisme enfantin"; et les seconds nacceptent ces expressions quà condition de les tenir pour descriptives dautre chose (en loccurrence un processus neuro-physiologique, ou un élément de diagramme fonctionnel) que ce sur quoi elles semblent porter.
La bonne manière de décliner la demande dexplication, par contraste, fait pleinement droit au "résidu" expérientiel; non pas certes en proposant den rendre raison par la science objective même qui a dû le rejeter à son arrière-plan pour exister, mais en ly articulant dans le cadre dune méthodologie élargie de lintersubjectivité. Cest cette manière décarter le "hard problem" en le dissolvant que préconise la neurophénoménologie, précédée dans sa démarche par larticulation wittgensteinienne entre critères comportementaux et contenus expressifs. Contrairement aux versions éliminativistes et réductionnistes du naturalisme, qui affirment lexclusivité ou la prééminence de la fonction descriptive, en troisième personne, de la langue, la neurophénoménologie incite au co-développement dinvestigations impliquant toutes les fonctions de la langue, aussi bien expressives et indexicales quassertoriques et descriptives.
En résumé, la mauvaise manière de refuser dexpliquer suppose la dénégation de lexistence ou de la spécificité de lexplanandum expérientiel. La bonne manière de refuser dexpliquer consiste pour sa part à constater la réciprocité des liens, constitutifs dans un sens et représentatifs dans lautre sens, qui unissent le domaine de lexpérience à ses formations objectivées. Ce seul constat de réciprocité justifie quon refuse de privilégier le second lien, que jai appelé représentatif, en lui conférant le statut dexplication à sens unique de lexpérience par ses propres formations objectivées.
Je ne résiste pas à ce stade à remarquer létonnante similitude entre cette question de philosophie de lesprit, et une certaine question célèbre et récurrente en philosophie de la mécanique quantique, qui nest autre que le problème de la mesure. En philosophie de lesprit, beaucoup dauteurs ont cru quil était raisonnable dessayer dexpliquer lexistence de lexpérience en première personne par des processus neuronaux ou sub-neuronaux. En philosophie de la mécanique quantique, presque tous les physiciens, sauf quelques-uns, dont le plus éminent est Bohr, ont pensé raisonnable dessayer dexpliquer loccurrence dun résultat expérimental unique à lissue dun processus de mesure, par un certain processus dévolution discontinu du vecteur détat global du système objet + appareil de mesure. Mais en philosophie de lesprit, nous venons de le voir, est en train de se faire jour une sorte de revendication multiforme et multidoctrinale du droit à ne pas expliquer. En philosophie de la physique, émerge également un courant néo-bohrien se prévalant du droit de ne pas expliquer dans le cadre de la mécanique quantique lunicité et la stricte détermination du fait expérimental. Roland Omnès martèle par exemple depuis quelques années que "lactualité des faits est une chose qui na pas besoin dêtre expliquée par une théorie". Après tout, une théorie physique se caractérise par son aptitude à prédire, ou même si lon veut à expliquer, des faits sous la condition préalable de loccurrence dautres faits; personne ne devrait demander à ses formations objectivées dexpliquer en plus lexistence de faits bien définis, autrement dit la factualité des faits. Peter Mittelstaedt traduit cela en disant quon na pas à exiger de la mécanique quantique quelle opère comme sa propre méta-théorie. Mais ce genre de coup darrêt dordre logique aux prétentions totalisantes de la mécanique quantique vaudrait sans discrimination pour nimporte quelle autre théorie. Il y a quelque chose de plus particulier à la physique quantique: cest la nature primairement probabiliste de ses prévisions, ou si lon veut la circonstance quelle ne manipule jamais que des possibilités pondérées de phénomènes dont la manifestation est suspendue à la mise en oeuvre dun procédé expérimental. Selon une réflexion dUlrich Mohrhoff, dans un numéro de lAmerican Journal of Physics de cette année, telle est la circonstance qui rend vaine la demande dexplication de lunicité de la stricte détermination des faits expérimentaux par la mécanique quantique. "La mécanique quantique, écrit-il, nous transporte du monde actuel vers le royaume des mondes possibles, et elle nous laisse là. (...) À partir de ce royaume imaginaire, aucune route raisonnable ne reconduit plus au monde actuel".
Remarquons à présent que dans le problème de la mesure de la mécanique quantique comme dans le "hard problem" de la conscience, il y a de bonnes et de mauvaises façons de refuser dexpliquer; et quen plus ces bonnes et ces mauvaises façons de la physique correspondent terme à terme à celles de la philosophie de lesprit. Commençons par les mauvaises. Lune dentre elle est semblable à léliminativisme, parce quelle nie dune certaine manière lexplanandum, à savoir ici loccurrence dun phénomène univoque à lissue dun processus expérimental. Selon cette approche, la seule réalité est un vecteur détat universel (régi par une équation du type de celle de Wheeler-de Witt), et lunivocité des phénomènes expérimentaux est une sorte dillusion due à la position étroite, provinciale, pour tout dire extrêmement particulière, que nous y occupons. De même que selon Einstein vers la fin de sa vie la phénoménologie de lécoulement du temps et la compacité du présent sont des illusions au regard dun continuum quadri-dimensionnel despace-temps où tous les événements sont disposés de toute éternité, le phénomène expérimental univoque est ici considéré comme une illusion au regard dun continuum despaces que lon peut considérer comme modaux, et où toutes les occurrences que nous considérons comme simplement possibles co-existent en vérité en acte. La seule tâche à accomplir dans ces conditions est de montrer comment lillusion dunivocité des phénomènes peut surgir et saccorder avec la réalité plurivoque du vecteur détat universel; cest ce but que sest donné la "many-worlds interpretation of quantum mechanics" à son maximum dambition. Une autre mauvaise façon de défléchir les questions sur lunivocité du phénomène expérimental est semblable au réductionnisme. Car si elle accepte lexplanandum factuel, cest seulement en le tenant pour descriptif dautre chose; ici dun changement brusque du vecteur détat, considéré comme seul reflet approprié de la réalité. Je ne pense pas ici au postulat de projection de Von Neumann, qui était simplement une façon dimposer conventionnellement, et de lextérieur, la discontinuité de lévénement expérimental à lévolution du vecteur détat. Je vise plutôt la théorie de Ghirardi, Rimini et Weber, développée à partir du milieu des années 1980 et soutenue par John Bell. Une théorie qui consiste à ajouter à léquation de Schrödinger un terme ad hoc de réduction spontanée, faible mais cumulatif. Selon cette approche, loccurrence dun phénomène univoque manifesté à léchelle macroscopique de lappareillage, est donc le résultat de lévolution stochastiquement discontinue du vecteur détat. Bien entendu, si lon accepte la lecture standard et inattentive du vecteur détat, selon laquelle il représente justement "létat" dun système, on est tenté de dire que Ghirardi Rimini et Weber ont bien fourni une "explication" de lunivocité du phénomène par lunivocité de létat final du système. Mais si lon nest pas dupe de la terminologie, si lon se souvient du rôle concret du vecteur détat en physique quantique, cest-à-dire celui dun symbole mathématique à partir duquel on pondère sur le mode probabiliste les divers résultats possibles de chaque mesure pouvant être effectuée à la suite dune préparation, alors la lecture de la théorie de Ghirardi Rimini et Weber change du tout au tout. On a plutôt envie de dire dans ce cas que la théorie GRW ne fournit quune apparence dexplication sous la forme dun essai de réduction de lactuel au possible, aussi baroque que la réduction du subjectif à de lobjectif dans le réductionnisme en philosophie de lesprit. De même que, las des obstacles quils rencontraient pour convaincre, certains réductionnistes neuro-physiologiques ont fini par admettre que ce quils faisaient nétait pas tant dexpliquer que de changer le sens du mot "explication", voire de se donner des critères darrêt dans lexplication, les partisans les plus lucides de la théorie GRW risquent bien davoir à admettre que leur explication, même si on en accepte les prémisses ad hoc, nen est pas vraiment une; quelle est en fait un refus dexpliquer. Notons incidemment que les théoriciens de la décohérence ont commencé par un programme apparemment du même type que celui de GRW, cest-à-dire se donnant pour but rendre compte de lunicité dun résultat actuel par un trait de lévolution du symbole de pondération des possibles, mais que leur stratégie sest avérée bien plus riche et plus instructive que cela. Nous en reparlerons brièvement.
Quelle serait à présent une bonne façon de refuser dexpliquer lunivocité du résultat expérimental en physique quantique? Selon moi, bien sûr, une façon semblable à celle de la neurophénoménologie. Rappelons que le rapport entre expression des vécus et description des processus cérébraux ne se ramène plus, dans une perspective neurophénoménologique, à celui de deux entités décrites dont on pourrait affirmer ou nier lexistence, ou telles quon pourrait tenter de réduire lune à lautre. Il est celui de deux séries discursives parallèles dont lune exprime le fait de lêtre-en-situation et lautre un projet daffranchissement aussi complet que possible à légard de la particularité des situations. De même, le genre de rapport qui devrait être établi entre phénomènes expérimentaux univoque et évolution continue des vecteurs détat nest plus celui de deux entités telles quil faudrait nier lune au profit de lautre, ou réduire lune à lautre. Il consiste en un parallèle entre lénoncé des résultats expérimentaux obtenus lorquon sinscrit effectivement dans certaines situations expérimentales définies, et le compte rendu secondairement objectivé de lévolution dun instrument prédictif utilisable quelle que soit la situation expérimentale qui pourrait être adoptée. Ce genre dinterprétation paralléliste de la mécanique quantique est une figure familière dans le débat contemporain; elle est représentée entre autres par linterprétation modale de Van Fraassen. Quoi quil en soit, dans les deux cas, en philosophie de la physique comme en philosophie de lesprit, lusage persistant de deux séries discursives parallèles est le moyen par lequel on parvient à traduire les limites, inévitables, dun projet dobjectivation sans pour autant inscrire ces limites dans le cours même des descriptions objectivées. En philosophie de lesprit, cette limite est fixée par ce que Husserl appellerait le champ de la conscience pure, condition de possibilité de la constitution de cette grande unité intentionnelle objectivée quon appelle nature. En philosophie de la physique quantique, la limite est le phénomène au sens de Bohr, puisque dun côté ce phénomène nest pas détachable des conditions expérimentales de sa manifestation, et que dun autre côté il est ce à propos de quoi les structures objectivées de la théorie quantique offrent des prédictions.
Même si lon admet ceci, il reste intéressant de réfléchir à la signification du remarquable isomorphisme entre les conditions transcendantales et leur produit objectivé. Car de cet isomorphisme naît la motivation et la méthode dune stratégie de naturalisation bien comprise comme celle de la neurophénoménologie. Cest donc sur ce point que portera ma cinquième et dernière remarque.
À plusieurs reprises dans lintroduction de "Naturalizing phenomenology", il est noté que Husserl lui-même était frappé par la ressemblance structurale frappante, entre le compte-rendu phénoménologique de la constitution des objets naturels et une théorie naturalisée de la perception, entre la description dorientation transcendantale et la description dorientation psychologique de la cognition. Il parle de compatibilité, de consonance, voire déquivalence entre les deux. Jean Petitot a dailleurs montré en détail, dans son texte sur leidétique morphologique, comment le flux vécu des esquisses ou présentations bi-dimensionnelles pouvait parfaitement être interprété après coup, dans le cadre de lattitude naturelle, comme si elles résultaient du rapport entre un corps et des objets plongés dans un espace tri-dimensionnel pré-existant. Ce qui frappe, ici, une fois de plus, cest quaucune approche hiérarchique ou uni-directionnelle du rapport entre transcendantal et naturel, ou entre constitutif et constitué, ne peut emporter la conviction. Le rapport entre les deux est manifestement bi-directionnel, puisquon peut à la fois montrer par les méthodes de la philosophie transcendantale comment est constituée notre conception dobjets dans lespace, et par les méthodes des sciences de la nature comment la constitution intersubjective de cette nature peut saccomplir par interaction entre les corps humains et leur environnement. Un exemple classique de cette bi-directionnalité a été donné à la fin du dix-septième siècle par Desargues dans son étude de la perspective; ce que Desargues a montré est en effet que tout objet tridimensionnel dont les profils se déduisent par lapplication des règles de la géométrie projective peut inversement être reconstitué à partir de lensemble ordonné des profils. Les critiques que sont en droit de sadresser les partisans de lune et lautre approche sont également réciproques, puisque les philosophes transcendantaux peuvent légitimement considérer que lapproche naturaliste résulte dune hypostase du produit objectivé des procédures de constitution, et quinversement les naturalisateurs ont quelques raisons de penser que la philosophie transcendantale résulte dun privilège excessif accordé à la particularité de notre position dêtres connaissants. Une illustration vivante de cette réciprocité dans les reproches a été donnée par E. Schrödinger, dans une étude sur la perception datée des années 1950: "Durant les premières années, écrit Schrödinger, où les notions invariantes de choses existantes sont formées en même temps que la notion de comment une chose peut se déplacer et demeurer cependant la même chose, durant ces premières années, dis-je, un enfant apprend plus de géométrie et de cinématique que dans les dix années suivantes de scolarité. Il est juste de souligner que ces notions sont constituées dans lexpérience (...) du nourrisson et du petit enfant, mais il ne lest pas de dire oh, bien, ceci est simplement la manière dont lenfant apprend comment est réellement le monde. Cette dernière remarque est vraie mais triviale. Car, par lexpression ce quest réellement le monde, nous nentendons rien dautre que la notion que nous, lhomme ou la femme ordinaire, avons formée lorsque nous étions petits".
Ce que jai proposé à partir de là, par exemple dans mon article "physique quantique et cognition", est déviter de concevoir le rapport des approches transcendantale et naturalisantes de la cognition sous langle dun conflit de deux prétentions à la validité exclusive, et de le voir plutôt sous langle dune complémentarité méthodologique. Les approches transcendantales simposent lorsquil faut tenir compte de la relativité des déterminations à légard dun (ou plusieurs) contexte(s) à partir de lintérieur de la relation; autrement dit, dans une configuration épistémologique où on ne dispose daucun autre moyen de détection des déterminations que les contextes eux-mêmes, et où on ne peut même pas définir ces déterminations indépendamment des contextes qui y donnent accès. Les théories naturalisantes de la cognition, pour leur part, savèrent très utiles dans les situations mouvantes où lon cherche à spécifier les caractéristiques dune nouvelle relation cognitive en présupposant, fût-ce provisoirement, le cadre formel résultant dune relation cognitive antérieure. La complémentarité méthodologique de ces approches à la dualité irréductible traduit en fait, tout autant que lapproche transcendantale elle-même, lindisponibilité dune position dexil cosmique, dun "vantage point" absolument extérieur doù contempler le processus de la cognition. Car la seule manière de proposer une description naturalisée dune procédure de constitution transcendantale est de sappuyer sur une autre procédure préalable de ce type, et donc de le faire à partir de lintérieur de la relation qui la définit. Dans cette perspective insurpassablement internaliste (au sens de Putnam), tout ce que lon doit exiger des compte-rendus transcendantaux et naturalisés nest autre quune clause de consistance interne, ou si lon veut mutuelle. Certainement pas une prééminence de lun par rapport à lautre, ou une dérivation exclusive de lun à partir de lautre.
Un exemple de ce rapport de consistance mutuelle entre le transcendantal et le naturalisé peut être trouvé, une nouvelle fois, en mécanique quantique. Bohr insiste sur le caractère transcendantal, cest-à-dire à la fois constitutif et non représenté par la théorie, des instruments de mesure pour les phénomènes. Mais, comme nous lavons déjà vu, peu de physiciens ont pleinement accepté ce statut dexterritorialité de la procédure expérimentale. À partir de la théorie quantique de la mesure de Von Neumann en 1932, ils ont cherché à en fournir une description par la théorie quantique elle-même, ce qui revient à une tentative de naturalisation du transcendantal Bohrien. Cette tentative ayant eu pour résultat malencontreux le problème de la mesure, de nombreuses tentatives de le résoudre ont été développées, la dernière en date étant les théories de la décohérence. Au départ les physiciens qui ont développé les théories de la décohérence ont caressé lespoir de sen servir comme moyen dexpliquer lémergence dun monde classique, à partir dun monde quantique censément "décrit" par un vecteur détat universel. Lobstacle majeur auquel ils se sont heurtés est que, pour parvenir à dériver à partir dun calcul purement quantique les lois et les comportements classiques qui prévalent à léchelle humaine, ils nont pu éviter dintroduire des hypothèses contenant déjà des éléments anthropomorphiques. Ces déconvenues incitent à ne rien demander de plus aux théories de la décohérence que dassurer rétrospectivement une cohérence en pratique suffisante entre le calcul quantique des probabilités et le présupposé, à la fois fondamental et élémentaire, qui sous-tend son attestation expérimentale, à savoir celui de lunivocité et le caractère mutuellement exclusif des événements expérimentaux. Or, si on les limite à cela, les théories de la décohérence sont indéniablement un succès. Elles permettent en effet de montrer quappliqué à des processus complexes faisant intervenir un objet, un appareil de mesure, et un vaste environnement, le calcul quantique des probabilités se ramène à une très faible approximation près au calcul classique des probabilités. Ceci se manifeste par une quasi-disparition de termes dinterférence typiques du calcul quantique des probabilités, et isomorphes à ceux dun processus ondulatoire, au profit dune quasi-validité de la règle classique dadditivité des probabilités dune disjonction. Tout se passe donc bien dans le calcul des probabilité applicable au niveau macroscopique comme si ce calcul portait sur des événements exclusifs les uns des autres survenaient deux-mêmes au laboratoire. La tentative de naturalisation et sa pré-condition transcendantale sont donc bien mutuellement compatibles en physique quantique, selon les théories de la décohérence. Cest là tout ce quil sagissait de montrer, nen déplaise aux partisans dune naturalisation exclusive et hégémonique.